Histoire des Juifs de Tunisie
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A Tunis :

L'ANCIEN CIMETIERE ISRAELITE DE TUNIS (dit du " Passage ") :
des origines ? son expropriation en 1958
Etude effectu?e par Albert - Armand MAAREK
Historien , Dipl?m? universitaire
Paris I , Panth?on - Sorbonne

" Par un Cimeti?re , cela commen?a ?. et le vent de l'errance se leva ?. "
De nos jours , l'ancien Cimeti?re isra?lite de Tunis (dit de la Place du " Passage "), n'existe plus en tant que tel ; en lieu et place , s'?tend un vaste parc public qui recouvre la grosse majorit? des tombes creus?es au cours du temps . L'importance symbolique acquise , le long des si?cles par cette immense n?cropole dans la m?moire collective des Juifs de Tunisie est incontestable . Charles Haddad , qui fut le dernier pr?sident de la Communaut? isra?lite de Tunis , a publi? un ouvrage : " Juifs et Arabes au pays de Bourguiba ", dans lequel il r?v?le les d?tails essentiels des ?v?nements qui ont abouti ? l'expropriation du Cimeti?re et ? sa d?saffectation par le Gouvernement tunisien ind?pendant , en 1958 . Ce qu'il faut savoir , cependant , c'est que ce m?me Cimeti?re avait d?j? eu maille ? partir avec les autorit?s en place , quelques ann?es seulement apr?s l'?tablissement du Protectorat fran?ais , en 1887 .
Quelles ?taient donc les caract?ristiques les plus frappantes de cette n?cropole juive de Tunis ? Quelles traces historiques a-t-on pu en garder , malgr? tout , ? travers l'existence de tombes les plus c?l?bres et , notamment celles de Grands rabbins aux ?pitaphes ?loquentes ?
  • A . L'ancien Cimeti?re isra?lite de Tunis : caract?res particuliers et ?pitaphes rabbiniques
    1 . Les particularit?s de l'ancien Cimeti?re : L'ancien Cimeti?re isra?lite de Tunis pr?sentait des caract?ristiques tr?s particuli?res , tant sur le plan g?ographique que sur le plan juridique :
    il ?tait situ? , en effet , en plein centre-ville , ? Tunis : il formait un quadrilat?re de 65 000 m? , limit? par l'ex-avenue Roustan , la rue Navarin , la rue des Salines et l'avenue de Londres . Il ?tait divis? en deux parties in?gales : la plus grande r?serv?e aux tombes " Touansa " et la plus petite aux tombes " Grana ". On y honorait , les lundi et jeudi , les s?pultures des Grands rabbins : Isaac Ta?eb , Isaac Lumbroso , Ichoua Bessis , Ha? Ta?eb ?. Quand le Cimeti?re fut plein , la Communaut? fit l'acquisition d'un nouveau terrain (en 1894), qui prit le nom de Cimeti?re du Borgel (du nom du Grand rabbin Eliahou Borgel , d?c?d? en 1898) ; cependant l'ancien Cimeti?re restait toujours fr?quent? pour la toilette rituelle des d?funts , les condol?ances aux familles , les p?lerinages ? Sur le plan juridique , la situation ?tait ?galement tr?s particuli?re , li?e ? un contexte historique tr?s ancien : le terrain avait ?t? achet? , des si?cles plus t?t , en plusieurs lots , pay?s par les deniers de la Communaut? isra?lite , au nom de sept notables (il n'y avait pas encore de notion de personnalit? morale) ; les titres ?taient r?dig?s en langue arabe , enroul?s dans des tubes en m?tal . Ceux-ci ?taient r?guli?rement transmis ? chaque Pr?sident de la Communaut? de Tunis .
    Au cours du temps , la Communaut? n'osa jamais faire immatriculer officiellement le Cimeti?re , ce qui ne manquera pas de poser probl?me avec les autorit?s successives du pays : celles du Protectorat fran?ais puis celles du Gouvernement tunisien ind?pendant .
    2 . Epitaphes rabbiniques : publications du Rabbin R. Arditti
    Autre particularit? historique de ce Cimeti?re , celle li?e ? l'int?r?t insolite port? sur ses ?pitaphes rabbiniques par un Rabbin non tunisien , le Rabbin Rapha?l Arditti ;
    Le Rabbin Arditti ?tait d'origine bulgare ; il ?tait dipl?m? du S?minaire isra?lite de Paris et arriva en Tunisie en 1898 (date du d?c?s du Grand rabbin Eliahou Borgel). Quelles pouvaient ?tre les raisons de sa venue ?
    Dans une lettre adress?e aux autorit?s du Protectorat , en 1911 , il y indiquait qu'il ?tait charg? de " remplir une mission aupr?s du Gouvernement tunisien et de ses coreligionnaires de Tunis ". Des pressions s'exerc?rent , par ailleurs sur lesdites autorit?s , les appelant ? faire nommer Rapha?l Arditti , comme Grand rabbin de Tunisie ; en fait , ce projet aboutit ? un ?chec car la Communaut? se montra r?ticente ? reconna?tre l'autorit? spirituelle d'un rabbin non tunisien .
    Rapha?l Arditti , d'abord professeur d'H?breu aux ?coles de l'Alliance , obtint par la suite , son rattachement ? l'Administration centrale du Gouvernement tunisien en 1919 o? il y entama une carri?re de fonctionnaire .
    Le plus int?ressant , pour l'histoire du Cimeti?re , ce sont les publications qu'il r?alisa et qui figurent dans la " Revue Tunisienne " : en 1904 : " Un Rabbin tunisien du XVIIIe si?cle " ; il s'agit en fait du Grand rabbin Ha? Ta?eb dont il d?crit les grandes ?tapes de sa vie et l'ensemble de ses ?uvres ; on peut d?couvrir , par ailleurs , dans cet article , la pr?sentation et le commentaire de l'?pitaphe de ce c?l?bre Rabbin , telle qu'elle existe sur sa tombe ; en 1931 et 1932 : le Rabbin Arditti rapporte, dans d'autres articles de la m?me Revue , " Les ?pitaphes rabbiniques de l'Ancien Cimeti?re isra?lite de Tunis " . On y rel?ve ainsi , les ?pitaphes d'Isaac Lumbroso , Isaac Acohen , Judas L?vy , Josu? Bessis , Abraham Acohen Itshaki , Samuel Sfez , Nathan Borgel , Abraham Hag?ge , Nathan Benattar . La plupart de ces Grands rabbins ont ?t? r?inhum?s au Cimeti?re du Borgel . Les initiatives de Rapha?l Arditti constituent , sans conteste , un apport important pour la m?moire collective des Juifs de Tunisie ; ces ?pitaphes rabbiniques repr?sentent pour leur Histoire , le Panth?on de leur pass? imm?morial sur cette terre de Tunisie .

  • B . La question de l'ancien Cimeti?re isra?lite sous les diff?rentes autorit?s (du Protectorat fran?ais ? la R?publique tunisienne)
    1. Municipalisation et r?sistance juive (1887 )
    . La Convention de 1887 : un traitement in?gal Quelques ann?es seulement apr?s l'?tablissement du Protectorat fran?ais en Tunisie , l'ancien Cimeti?re isra?lite de Tunis fut au coeur d'?v?nements qui provoqu?rent des remous sur les plans communautaire et m?me politique . Par la Convention du 27 Octobre 1886 (confirm?e par le d?cret beylical du 27 D?cembre 1886) , la Municipalit? de Tunis (o? si?geaient pourtant 3 Isra?lites) , conc?dait ? l'entreprise Coste , le droit exclusif du service de transport pour les inhumations au Cimeti?re isra?lite de Tunis ; cette d?cision n'alla pas sans provoquer une grande ?motion dans l'opinion publique juive . Selon le journal m?tropolitain " Le Temps " du 23 mars , ce d?cret fut l'objet de multiples r?clamations . M. Massicault aurait re?u , en effet , ? plusieurs reprises des d?l?gu?s isra?lites et leur aurait accord? certaines satisfactions de d?tail ; en fait , cela s'av?ra insuffisant pour calmer les esprits car il lui ?tait demand? l'abrogation pure et simple dudit d?cret .
    Certains notables de la Communaut? " livournaise " sollicit?rent alors l'intervention du Consul d'Italie ? Tunis ; cette initiative intervenait en pleine phase de rivalit? politique franco-italienne dans la R?gence ; cela eut pour effet de provoquer le raidissement des autorit?s du Protectorat qui fix?rent l'entr?e en vigueur du d?cret en question au Dimanche 20 Mars 1887 . En fait , selon le R?sident g?n?ral , la d?cision incrimin?e ne violait en rien le trait? du Bardo et la libert? de conscience .
    Les cons?quences pour la Communaut? juive se situaient , ? la fois , sur les plans mat?riel et coutumier :
    en effet , les Pompes fun?bres isra?lites ?taient administr?es par l'association dite la " H?bra " ; ses ressources provenaient de dons fournis par les familles et mesur?s en fonction du niveau de fortune de celles-ci ; il s'agissait ?galement , dans cette estimation , d'alimenter les besoins du service charitable au profit des pauvres . Or , le nouveau d?cret fixait une division en classes et tarifs diff?rents ; le risque pour la " H?bra " ?tait de voir se " refroidir " la g?n?rosit? des donateurs potentiels ;
    d'autre part , la pratique du transport des corps par un ou plusieurs volontaires isra?lites , leur apportait , selon la coutume , un m?rite particulier , ce dont les privait , d?sormais , la nouvelle r?glementation .
    Cette r?glementation avait ?t? mise au point d?s l'?poque du R?sident Cambon ; son successeur , Massicault ?tait justement en d?placement ? Paris lorsque les ?v?nements se pr?cipit?rent en Mars 1887 .
    . Les ?meutes juives de Mars 1887
    Le Dimanche 20 Mars 1887 : il ?tait pr?vu les inhumations de deux corps isra?lites au Cimeti?re de Tunis mais les familles concern?es voulaient passer outre le nouveau d?cret ; la population isra?lite , alert?e , se rassembla en masse au Cimeti?re . Le premier corps (de Samuel Boccara) arriva sur les lieux , port? par six personnes : la troupe intervint pour disperser la foule (5 ? 6 000 personnes) qui criait : " Nous ne partirons pas ! " ; quelques arrestations (les fr?res Bonan) furent op?r?es . Les notables " livournais " r?agirent ? nouveau en protestant aupr?s de leurs consuls respectifs .
    Le Lundi 21 Mars : les chauffour?es se poursuivirent et la foule tenta de p?n?trer au Cimeti?re gard? par la troupe ; la manifestation juive se d?pla?a en ville , devant le b?timent de la Municipalit? . Des cris de " Vive l'Italie ! " auraient ?t? lanc?s ?. Un coup de feu , vraisemblablement tir? par un policier , atteignit l'Isra?lite Salomon Cohen , gravement bless? . L'accusation port?e contre un coreligionnaire d'?tre l'auteur de ce tir , fut prestement d?mentie par la victime elle-m?me . Enfin , de nouvelles arrestations furent op?r?es ?.
    La tension en ville ?tait extr?me : de nombreuses absences d'?l?ves furent constat?es ? l'?cole de l'Alliance isra?lite et une grande manifestation ?tait annonc?e pour le lendemain , en solidarit? avec le Juif bless? ; le bruit courait m?me que des Italiens y participeraient (politisation du mouvement) : les troupes furent consign?es , le Cimeti?re occup? ; par ailleurs , les boutiques juives demeur?rent ferm?es . En l'absence de Massicault , le Premier ministre du bey s'?tait rendu ? la R?sidence pour s'enqu?rir de la situation .
    A Paris justement , le Grand Rabbin de France , Zadoc Kahn obtint une entrevue avec Massicault ; une d?l?gation du consistoire isra?lite devait ?galement ?tre re?ue , pour user de son influence sur ses coreligionnaires tunisiens .
    . Les n?gociations : recul des autorit?s

    Face ? la tournure que prenaient les ?v?nements , les divers consuls , mis sous pression d?s le d?but de l'agitation par certains notables " livournais " , pr?f?r?rent pousser ? la n?gociation ; une d?l?gation de six personnalit?s isra?lites se constitua avec Giacomo Fiorentino , Elie Bonan , Daniel Bonan , L?on Elmilik , Micha?l Uzan et Angelo Guttier?s . Les n?gociations s'engag?rent au si?ge du Secr?tariat g?n?ral du gouvernement tunisien . Malgr? le d?sir affich? des autorit?s de minimiser l'ampleur du compromis final (les d?l?gu?s isra?lites ne r?clamaient plus l'abrogation du d?cret) , il semble bien que le gouvernement se r?signa ? c?der sur des points importants :
    . libre choix de la classe par les familles
    . gratuit? des transports pour les corps de familles indigentes ,
    . possibilit? pour les deux Communaut?s juives d'acqu?rir un mat?riel de Pompes fun?bres pour leur usage exclusif : ceci permettait donc aux familles concern?es de l'utiliser sans avoir ? passer obligatoirement par les services de l'entreprise concessionnaire
    . pour les r?glements des tarifs , ils pouvaient ?tre effectu?s soit directement ? l'entreprise concessionnaire , soit ? la Communaut? qui s'acquitterait ensuite , aupr?s de l'entreprise .
    Cette formule , en maintenant le r?le de la Communaut? , pr?servait ainsi la coutume des dons qui pourrait continuer ? s'exercer comme dans le pass? . Il paraissait , en effet , fort vraisemblable que la majorit? des familles des d?funts s'adresseraient , de pr?f?rence, aux services de la " Hebra " plut?t qu'? ceux de l'entreprise concessionnaire .
    Dans cette affaire de n?gociations , les d?l?gu?s isra?lites s'?taient , au pr?alable , adress? au Grand rabbin Weyll , du consistoire de Marseille , pour s'enqu?rir de la mani?re dont fonctionnait , dans sa ville , l'administration des pompes fun?bres isra?lites et s'en inspirer pour le cas de Tunis .
    Au total , 13 arrestations avaient ?t? effectu?es : les pr?venus pass?rent rapidement en correctionnelle o? furent d?cid?es les condamnations de 3 Isra?lites ( ? 6 jours de prison et 16 francs d'amende chacun)

    . Analyse des divers comportements et r?actions ; cons?quences politiques
    . L'attitude des " Bureaux " :
    les " Bureaux " (c'est-?-dire les services du gouvernement du Protectorat) , ont eu , dans cette affaire , un comportement pour le moins ambigu : ils ont impos? d'autorit? , la nouvelle r?glementation des Pompes fun?bres aux Isra?lites alors qu'ils avaient n?goci? l'achat de son Cimeti?re ? la Communaut? catholique et qu'ils n'avaient gu?re touch? aux Cimeti?res musulmans ; ce traitement in?gal a sans doute constitu? l'un des facteurs " d?clencheurs " des manifestations juives .
    Dans leurs rapports transmis au Minist?re des affaires ?trang?res , ? Paris , les autorit?s du Protectorat avaient particuli?rement mis l'accent sur la connotation " italienne " des ?v?nements : on insista sur les cris de " ? bas la France , vive l'Italie " qui auraient ?t? entendus ; cette interpr?tation exprim?e ? plusieurs reprises , manifestait peut-?tre chez lesdites autorit?s , la volont? de "politiser " l'affaire , pour mieux masquer la maladresse de leur approche initiale . Massicault aurait , quant ? lui , minimis? l'importance de cette " italianisation " des ?v?nements ; il aurait m?me ?voqu? l'urgence ? organiser ? Tunis , un consistoire isra?lite qui centraliserait les diverses r?clamations et pourrait , par l? m?me , exercer une influence favorable sur ses coreligionnaires . Cette fa?on d'envisager l'avenir pour les Juifs de Tunis , fut confirm?e par le Grand rabbin Zadoc Kahn .
    L'hypoth?se selon laquelle les autorit?s avaient pens? , au d?part , d?tourner , ? leur profit, cette source de revenus constitu?e par le service des Pompes fun?bres isra?lites , para?t , entre autres , ?tre la plus d?fendable . En effet , il fut r?v?l? , par la suite , qu'une grosse part de l'irritation provenait du fait que le service des Pompes fun?bres avait ?t? conc?d?e pour une somme d?risoire (3000francs) : l'entrepreneur pouvait ainsi s'offrir des b?n?fices consid?rables qui ?taient obtenus , en d?finitive, aux d?pens de la caisse des pauvres (la " H?bra ")
    . La r?action du Quai d'Orsay : Se fondant sur les renseignements fournis par les " Bureaux " , les Affaires ?trang?res r?agirent tr?s n?gativement ? l'?gard des Isra?lites : condamnation des manifestations juives et de la responsabilit? italienne , par " Livournais " interpos?s. La th?se des services du protectorat avait donc pr?valu , en d?finitive . Un autre aspect des ?v?nements fut soulign? par les responsables du Quai d'Orsay : la capacit? de rassemblement de la foule isra?lite , comportement consid?r? comme un facteur dangereux et un exemple inqui?tant en pays de protectorat . La cons?quence " politique " en fut l'opposition d?termin?e ? tout projet de cr?ation d'un Consistoire qui pourrait constituer une force d'hostilit? ? l'influence fran?aise et une sorte " d'Etat dans l'Etat " . A ce niveau , on avait donc d?cid? d'aller ? l'encontre du sentiment exprim? par le R?sident .
    . Le comportement de la Communaut? face aux ?v?nements : La Communaut? avait r?agi aux ?v?nements de fa?on dispers?e et inorganis?e : au niveau du Conseil municipal o? si?geaient pourtant , ? des titres divers , trois Isra?lites ( Raymond Valensi , Cesana , Isaac Schemama ) , aucune opposition ne s'exprima contre la d?cision sur les Pompes fun?bres . En fait , la rumeur publique d?signa Raymond Valensi comme le principal responsable de cette situation ( peut-?tre avait-il ?t? d'accord avec la d?cision municipale pour mieux lutter contre l'anarchie de la " H?bra ") ; celui-ci finit par d?missionner de sa fonction au sein du Conseil ; au niveau " diplomatique " , les notables " livournais " avaient choisi de protester aupr?s de leurs consuls , ce qui alimenta la th?se de l'ing?rence italienne ; au niveau du " petit peuple " juif de Tunis , le rassemblement dans la protestation fut massif ; comment expliquer cette unanimit? impressionnante au Cimeti?re ? Manipulation ou mouvement spontan? ? Le Quai d'Orsay en tira , comme indiqu? plus haut , des conclusions n?gatives . La Communaut? avait donc fait preuve d'un manque d'unit? et d'esprit de concertation , ce que certains tentaient d'expliquer par l'absence d'une institution sup?rieure juive , ? caract?re repr?sentatif .
    . Les commentaires des milieux juifs de Paris : le Comit? central de l'Alliance isra?lite , ? Paris , mal inform? , pr?f?ra condamner la manifestation isra?lite , consid?rant que cette " maladresse " pouvait g?ner le d?veloppement de l'influence fran?aise dans la R?gence . Quant au Grand rabbin Zadoc Kahn , il fit cependant remarquer que l'administration fran?aise , dans sa volont? de r?forme , n'avait pas suffisamment tenu compte des susceptibilit?s et des traditions des habitants juifs de Tunis . " Les Archives Isra?lites " d?veloppaient le m?me point de vue en concluant ? des torts partag?s entre les deux c?t?s : imprudence du c?t? municipal par la n?gligence des sentiments et des usages d'une population au chiffre important et exc?s d'irritabilit? des Isra?lites de Tunis qui sont tenus dans un pays o? flotte le drapeau fran?ais ? une grande r?serve au point de vue politique ?.
    Lorsque le R?sident Massicault revint ? Tunis , il y fut accueilli par la garde du palais beylical , un grand nombre de fonctionnaires fran?ais et ?galement par une d?putation de notables isra?lites , venus le remercier de ses entretiens , ? leur sujet , ? Paris et surtout pour lui rappeler ses d?clarations ? propos de la cr?ation d'un consistoire pour les Juifs de la capitale . Ce qu'ils ignoraient , de mani?re ?vidente , ?tait que le Quai d'Orsay avait d?j? indiqu? sa ferme opposition ? la r?alisation d'un tel projet .
    . Les r?actions de la presse :
    La presse locale commenta les p?rip?ties des deux journ?es d'?meutes et de manifestations ; l' article le plus virulent fut celui du journal " Le Progr?s Tunisien " qui s'?tonnait de cette agitation : " ? mais a-t-on jamais vu les juifs se r?volter ? Ils se sont r?volt?s contre la loi ? Il fallait la respecter ? La France se montrera-t-elle donc toujours cl?mente et chevaleresque au point de se laisser transgresser ses lois par une horde juive ? "
    " Le R?veil Tunisien " fustigeait , par contre , la gestion municipale de M. Dubos qui tiendrait ses pouvoirs de l'ex-R?sident Cambon et qui favoriserait avant tout ses int?r?ts priv?s .
    La presse m?tropolitaine fut loin de rester indiff?rente face aux ?v?nements de Tunis ; bien ?videmment , l'?ventuelle ing?rence de l'Italie par Juifs " livournais interpos?s fut parfois soulign?e ( dans " La R?publique fran?aise " et " Le Temps " notamment) La conduite des Isra?lites tunisiens fut ?galement condamn?e (dans "Le Matin " ) qui qualifia les d?sordres de Mars d'agitation anti-fran?aise . " Le Figaro " entreprit , ? ce sujet , de distinguer entre Isra?lites italiens et Isra?lites tunisiens , affirmant que ces derniers n'?taient pas en cause , qu'ils aimaient la France et n'avaient voulu que d?fendre leurs droits . Le m?me journal indiqua que les dol?ances des Isra?lites avaient d?j? ?t? pr?sent?es ? Massicault , avant le d?clenchement des ?v?nements , par deux avocats de Tunis mais que le R?sident n'y avait pas attach? trop d'importance . D'autre part , dans cette affaire , toujours selon " Le Figaro " , on avait surtout voulu m?nager les int?r?ts de cet entrepreneur et qu'on avait tent? , trop pr?cipitamment , de transformer du jour au lendemain , les usages locaux , en oubliant que les Isra?lites de Tunis n'?taient pas encore ceux de France .
    En conclusion , le journal estimait que l'on ne pouvait se tirer de ce mauvais pas qu'en rendant facultatif le concours du concessionnaire des pompes fun?bres . Il ne manquera pas , ?galement d'?voquer l'urgence de la cr?ation ? Tunis , d'un Consistoire isra?lite et m?me de poser la question de la naturalisation qui exclut , pour l'instant les sujets tunisiens . " Gil Blas " rapporta , quant ? lui , l'essentiel du contenu de l'entrevue de Massicault avec les membres du consistoire ? Paris et ce qui en ressortait , une fois de plus , avait ?t? l'accord total sur le fait que par la cr?ation d'un consistoire tunisien et m?me d'une ?cole rabbinique , d'o? sortiraient des rabbins imbus des id?es modernes , toutes les difficult?s existantes s'?teindraient et que jamais des faits semblables ne pourraient se reproduire . On peut donc observer , une fois de plus , les diff?rences d'appr?ciations manifestes entre la R?sidence g?n?rale et le Quai d'Orsay sur ces questions institutionnelles juives
    2. Le projet de jardin public et l'expropriation du Cimeti?re ,
  • . Le projet de jardin public sous le Protectorat Dans les ann?es qui suivirent ces graves ?v?nements , le probl?me du Cimeti?re isra?lite demeurait toujours pendant , dans la mesure o? , par la progression urbaine , sa position en centre-ville apparaissait de plus en plus comme un spectaculaire " hiatus " territorial . Le Gouvernement , rendu plus prudent par les pr?c?dents ?v?nements , projetait cependant de le d?saffecter et de le transformer en jardin public : il fut propos? ? la Communaut? de faire proc?der ? cette op?ration contre une rente annuelle de 50 000 francs (ann?e 1911) ; les avis sur cette question ?taient partag?s dans l'opinion publique juive : les uns invoquaient les raisons religieuses et sentimentales qui interdisaient de d?saffecter un cimeti?re isra?lite , d'autant plus que certaines personnes y poss?daient des tombes de proches parents ;d'autres , par contre , assuraient que si les coutumes interdisaient certes aux particuliers de d?saffecter un lieu pareil , ce principe ne s'appliquait pas au niveau de l'Etat ; de plus , la proposition de rente gouvernementale pouvait servir ? alimenter le budget des ?uvres sociales communautaires . Les autorit?s restaient , malgr? tout , prudentes et s'effor?aient de ne pas brusquer les choses , conscientes de marcher sur un terrain sensible : aussi projetaient-elles de nommer une Assembl?e de notables juifs de la ville pour trouver une solution " sans trop faire crier la population isra?lite ". L'affaire du Cimeti?re en ?tait donc ? ce stade , ? la veille de l'ind?pendance du pays .

  • . Ind?pendance du pays et d?cision municipale (1956- 1958)
    La Tunisie acquit son ind?pendance en 1956 et , d?sormais la Communaut? isra?lite eut ? faire face ? de nouvelles autorit?s . Le 25 F?vrier 1958 , le Journal Officiel de la R?publique tunisienne faisait ?tat de la demande d'immatriculation , au profit de la Municipalit? , du Cimeti?re isra?lite de Tunis (consid?r? comme propri?t? communale et non priv?e). Cette annonce provoqua ?videmment un ?moi consid?rable dans l'opinion juive ; le Conseil de la Communaut? , pr?sid? par Charles Haddad , qualifia cette d?cision d'" expropriation ill?gale " ; une demande d'audience fut imm?diatement adress?e au Maire de Tunis .

  • . N?gociations et recherche d'un compromis Ali Belhaouane , personnage affable et cultiv? , se d?clarait favorable ? la recherche d'un compromis , sans " arri?re-pens?e " de spoliation : la solution se situait , selon lui , entre les n?cessit?s de l'urbanisme et les droits imprescriptibles , mat?riels et religieux de la Communaut? . Ceux-ci se r?f?raient ? des consultations rabbiniques du Rabbin David Ktorza dans lesquelles ?taient r?affirm?e l'interdiction absolue d'exhumer les corps : dans la terre o? git un cadavre est attach? le principe de propri?t? inali?nable et ?ternelle . Une exception ?tait cependant admise : l'exhumation ?tait possible s'il s'agissait de faire transporter le corps en Terre sainte . Le compromis semblait donc se dessiner entre l'acceptation par la Communaut? de l'in?luctabilit? de la d?saffectation du Cimeti?re et l'admission par les autorit?s municipales , apr?s exhumation des 60 000 corps , de leur transfert en Terre sainte (la d?nomination d'" Isra?l " ?tait soigneusement ?vit?e). De plus , le Maire de Tunis promettait une compensation , aux frais de l'Etat , pour les Isra?lites : l'am?nagement d'un bloc scolaire , d'une synagogue , d'un " mikv? " , d'une maison de vieillards , d'un d?positoire ?.. Un coup du sort allait brutalement faire interrompre le d?roulement des n?gociations : la mort subite d'Ali Belhaouane le 9 mai 1958 ; l'accord engag? allait-il , malgr? tout ?tre confirm? ?

  • . Remise en cause et expropriation : Le 11 juin 1958 , Charles Haddad fut convoqu? , avec le Grand rabbin par le nouveau gouverneur Zaouche : personnage connu pour entretenir des relations de bonne compagnie avec certaines familles de la bourgeoisie juive mais ?galement pour son caract?re changeant . Le langage , en effet , fut d'embl?e tr?s direct : le gouverneur se d?clarait charg? par le gouvernement de r?cup?rer au plus vite le Cimeti?re consid?r? comme un bien communal ; les droits de propri?t? de la Communaut? ?taient d?finitivement ?cart?s ; il fallait donc , indiquait-il , lib?rer rapidement les lieux : c'?tait l'annonce de l'expropriation officielle . On ?tait loin du ton conciliant pratiqu? par son pr?d?cesseur . Il fut rappel? au gouverneur les imp?ratifs religieux en pareille mati?re et les entretiens ant?rieurs avec Ali Belhaouane ; le gouverneur d?clarait n'en avoir trouv? aucune trace !!! Le Grand rabbin insista sur l'interdiction absolue d'exhumer sans r?inhumation en Terre sainte . Huit jours plus tard , nouvelle convocation chez le gouverneur qui insista : " il y a la lettre et l'esprit de la religion , vous m'imposez un bluff . Pensez dons tunisien et cessez de faire du Sionisme" : l'allusion ? " la Terre sainte " passait donc du plan spirituel au plan politique. Etait-ce l? la raison profonde de ce changement d'attitude alors que l'accord avait paru possible du vivant d'Ali Belhaouane ?

  • Zaouche demanda ? visiter le Cimeti?re ; sa volont? de confisquer l'immense n?cropole ?tait manifeste : ce vaste espace au c?ur de la ville ne le laissait manifestement pas indiff?rent , mais comment exhumer 60 000 tombes ? L'inqui?tude gagnait les esprits des responsables communautaires ; le lieu ?tait trop charg? de m?moire et de spiritualit? : les s?pultures des Grands rabbins avaient souvent constitu? des points de rep?res pour d'autres tombes de disciples et de notables , regroup?es autour d'elles .
    L'ultime convocation fut d?cisive : pour le gouverneur , les choses n'avaient que trop dur? , il fallait en finir ; les corps seraient exhum?s , plac?s dans des caisses au d?positoire , en attendant , assurait-on , leur acheminement en Terre sainte . Un ?crit en ce sens fut d'ailleurs remis au Grand rabbin mais en ?ludant curieusement l'expression " Terre sainte " (30 juin 1958) . Les exhumations commenc?rent rapidement : quelques dizaines de corps furent d?terr?s puis , brusquement , les op?rations furent vite arr?t?es ; malgr? les d?marches du Grand rabbin , les autorit?s firent la sourde oreille : tout cela n'avait ?t? , en fait , qu'un vaste simulacre . Il n'?tait plus question de travaux au Cimeti?re , encore moins d'?ventuel transfert en Isra?l , dans la mesure o? cela avait ?t? s?rieusement envisag? ; pour les autorit?s tunisiennes , l'affaire ?tait d?sormais termin?e ?.
    L' " errance " ?voqu?e par Charles Haddad (voir l'introduction) fut-elle la cons?quence d?terminante de l'expropriation du vieux Cimeti?re juif ?
    Il semble bien que la ligne politique du Gouvernement tunisien en 1958 ?tait nettement orient?e vers la r?duction de l'autonomie acquise par la Communaut? isra?lite de Tunis : en effet , ? l'expropriation de la vaste n?cropole s'ensuivit la d?cision de dissoudre le Conseil de la Communaut? isra?lite de la capitale en juillet 1958 . La ligne dure ?tait donc dominante , au sein des autorit?s nouvellement ind?pendantes : l'effacement de la m?moire s?culaire , par Cimeti?re interpos? , a pu certes provoquer ou du moins acc?l?rer l'exode des Juifs de Tunisie craignant , sans doute , que l'esprit sinon la lettre des relations impos?es aux Juifs d'avant le Protectorat ne rattrape le pr?sent et l'avenir du pays , ? nouveau ma?tre de son destin .
    Aujourd'hui , sur le territoire de l'ancien Cimeti?re , s'?tend un grand jardin public de 7 hectares que les Cohen s'interdisent de parcourir . Les 60 000 tombes reposent toujours sous la pelouse de ce vaste parc .
    Quelques d?pouilles de Grands rabbins ont pu , par faveurs exceptionnelles , ?tre r?inhum?es au Cimeti?re du Borgel. Celui-ci est actuellement en voie de d?gradation ; cependant , une association de sauvegarde et de pr?servation de ce cimeti?re de Tunis s'est constitu?e ? Paris , en mars 2007 : l'A.I.C.J.T. (Association Internationale du Cimeti?re Israelite de Tunis) pr?sid?e par le Professeur Fellous (Vice-Pr?sidente : Monique Hayoun) .
    Elle s'efforce de faire respecter et r?aliser le v?u des illustres rabbins , imagin? et formul? par Charles Haddad : " Nous voulons ?tre poussi?re avec la poussi?re et nous serons contents de vivre seulement dans vos m?moires , ? fils d'Isra?l . "

    Sources archivistiques et bibliographiques

    Archives du Gouvernement tunisien
    Archives de l'Alliance isra?lite
    Archives du Minist?re fran?ais des affaires ?trang?res
    ARDITTI Rapha?l , Un Rabbin tunisien au XVIIIe si?cle , Tunis , Imprimerie Rapide , 1904
    ARDITTI Rapha?l , Les ?pitaphes rabbiniques de l'ancien cimeti?re isra?lite de Tunis , Extraits de la " Revue Tunisienne " , Tunis , 1931 et 1932
    HADDAD Charles , Juifs et Arabes au pays de Bourguiba , Aix-en-Provence , Imprimerie Paul Roubaud , 1977
    SEBAG Paul , Histoire des Juifs de Tunisie , Paris, l'Harmattan , 1991


    Historique de l'ancien Cimeti?re isra?lite de Tunis (dit du " Passage " ) : des origines ? son expropriation
    Etude effectu?e par Albert - Armand MAAREK Historien , Dipl?m? universitaire
    Publication de l'AICJT Octobre 2008
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