Histoire des Juifs de Tunisie
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A Tunis :

Extrait du roman "La Statue de Sel" d'Albert MEMMI


Les voisins et les relations se rassemblaient dans la rue, autour du corbillard ? l?ombre, et bient?t, il y eut foule. Les fen?tres, ferm?es pour la sieste, s?ouvraient et se garnissaient de t?tes au spectacle. Les gens autour de moi, qui ne me connaissaient pas, bavardaient agr?ablement. Cette pause dans leurs activit?s quotidiennes les mettait, malgr? eux, d?une bonne humeur discr?te. Le silence se fit lorsque le cercueil, p?niblement descendu ? travers la cage ?troite de l?escalier, apparut enfin, et fut gliss? avec un roulement sourd dans le corbillard. Les hommes, nous nous pla??mes les uns derri?re les autres, par ordre d??ge, les plus ?g?s d?abord. Ainsi, je me trouvai juste ? c?t? de mon cousin et homonyme exact, le fils de l?oncle Gagou. Comme, dans le brouhaha, qui reprit, il pouvait parler ? c?ur ouvert, mon cousin me fit aussit?t d?aigres reproches. Comment n??tais-je pas venu imm?diatement ? La tante veuve, pourtant, avait fait avertir, individuellement et imm?diatement, tous les membres de la famille. L?oncle Joseph avait droit ? tous les respects. (Je commen?ais ? le savoir.) Le cousin parlait d?une voix l?gitime et s?re de son droit. Il est vrai aussi que nous avions le m?me nom ; le m?me nom et le m?me pr?nom. Nous ?tions deux exemplaires et la copie peut bien gourmander le mod?le ou plut?t l?inverse, car je m??cartais des r?gles bien fond?es sur la religion, les coutumes et la tradition. Le vrai Alexandre Benillouche, c??tait lui, tout de noir v?tu, pour pleurer avec la famille la mort de son chef. Le corbillard s??branla. Brusquement aux fen?tres retentirent de longs hurlements. Emp?ch?es par la loi d?accompagner le mort au cimeti?re, les femmes le saluaient une derni?re fois. Cette lugubre explosion au-dessus de nos t?tes fit taire ? nouveau la foule, pour un moment. Puis nous d?fil?mes ? petits pas ? travers la ville. Je profitai des remous du cort?ge pour reculer de quelques pas et semer mon cousin qui tenait ? son rang. Dans les rues, les magasins juifs fermaient pr?cipitamment leurs portes : il ne fallait pas que l?image de la mort se projet?t ? l?int?rieur de leurs murs. Les femmes s?installaient aux fen?tres. Nous promen?mes ainsi la mort ? travers la ville, passant volontairement par les principales art?res avant d?arriver aux portes. L?, le cort?ge se d?fit et nous nous r?part?mes dans les cal?ches. Comme je me trouvais ? l??cart, je fus heureusement s?par? de mes oncles et cousins. Les cochers prirent imm?diatement le trot derri?re le corbillard qui allait bon train. De la rapidit? de la course, de l?heure qui avan?ait, naquit une certaine fra?cheur qui fit plaisir ? mes compagnons de route. D?abord, ils parl?rent un peu du mort puis se demand?rent de leurs nouvelles r?ciproques, celles de leurs familles, pass?rent ? la duret? des temps, ? la difficult? de vivre et enfin ? leurs affaires. Y trouvant quelques sujets d?agr?ments et de taquineries, ils en furent ?gay?s et bient?t, dans la cal?che bien close, on plaisanta franchement. Seul, je n?arrivais pas ? ?tre gai, moi qui n?avais point particip? ? leur peine de tout ? l?heure. L?arriv?e au cimeti?re rendit ? mes compagnons leur dignit? attrist?e. Nous nous reform?mes en cort?ge, je retrouvai mon cousin et pris place pr?s de lui, non loin de mon p?re, ? trois rang?es du corbillard. D?j? les fossoyeurs s?affairaient autour du trou creus? ? ras de terre entre les marbres bas des tombes juives. C??tait la premi?re fois que je p?n?trai dans l?enceinte de ce nouveau cimeti?re ; le vieux, situ? au milieu de la ville qui l?avait rejoint et entour?, ne m?impressionnait pas, ses tombes abandonn?es, bris?es, envahies par l?herbe et les chardons ne devaient plus contenir que des os disjoints ou m?me en poussi?re. Ici, on se trouvait au milieu de cadavres tout frais et de monuments neufs, bien entretenus, qui t?moignaient de l?enrichissement des gens et de la vitalit? des descendants : marbres sculpt?s en couronnes, oiseaux, colonnes bris?es, grilles en fer forg?, cha?nes d?or. Dieu, quel mauvais go?t, me disais-je, dans ce qu?on appelle l?art fun?raire ! Art ces inf?mes vases de gr?s, ces odieuses fleurs violettes en cellulo?d, en ?toffe, tremp?es par la pluie, racornies par le soleil ! Mais probablement s?y m?le-t-il encore quelque respect semi-religieux ! J??tais sans piti?, fort de mon adolescence, de mon m?pris de la mort, qui me paraissait impossible, inad?quate ? moi. Le rabbin, dodelinant de sa grosse t?te chevelue sur un informe ballot de v?tements orientaux, sales, luttait de vitesse avec les fossoyeurs, grignotait les mots et abr?geait les formules de la pri?re fun?bre. Les croque-morts, ? l??cart, bavardaient entre eux. Tous ces salari?s du rite, rabbins, fossoyeurs, croque-morts, employ?s de la communaut?, trahissaient par leur na?ve indiff?rence l?hypocrisie g?n?rale. L?officiant faisait bien d?ailleurs ; la chaleur demeurait malgr? l?heure avanc?e et je sentais la sueur rena?tre ? mon front. Nous pouvions heureusement garder nos chapeaux sur la t?te. Enfin la tombe fut pr?te, les croque-morts sortirent du trou et all?rent chercher le cadavre. Ils le maintinrent un instant au-dessus de la fosse, puis l?y descendirent lentement. Je savais ce qui allait se passer, on me l?avait racont?, et ne voulais pas le voir. Mais la curiosit? l?emporta sur l?horreur et je ne pus d?tourner la t?te. Lorsque le corps, encore ?trangement vivant, fut ? quelques centim?tres du sol, ils le l?ch?rent : au moment pr?cis o? il heurtait la pierre, les assistants devaient pousser un ?norme cri collectif, pour ?touffer tout bruit, ainsi qu?il est dit dans le rituel. Ils le pouss?rent mais imperceptiblement trop tard et j?entendis l?affreuse matit? du choc. Le travail m?canique des fossoyeurs reprit aussit?t, ? la m?me cadence. Avec une habilet? exerc?e, ils pla?aient des pierres plates au-dessus de la fosse pour la fermer. En deux minutes, l?oncle Joseph fut d?finitivement isol?. Nous all?mes ensuite nous laver les mains ? une fontaine consacr?e, car la vue du cadavre nous avait souill?s. Pourquoi les mains, me dis-je hargneux ? Pourquoi ne pas prendre tout un bain ? Je me lavai, cependant, comme tout le monde. A la sortie, nous attendait pour la qu?te un d?l?gu? tr?sorier de la communaut?. Je ne donnai rien et passai droit, et comme toujours ma g?ne t?chant de para?tre fronde.
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